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  • Aquarellemagnanerie

Quelques nouvelles octobre 2019

 

Contrairement aux rêves où l’homme s’est laissé aller jadis, inspiré par son instinct vital et sous l’emprise de sa puérilité, ne serait-il pas simplement un phénomène accidentel de conscience, ne serait-il pas simplement un phénomène de la plus extrême précarité, de la plus extrême improbabilité, privé de sens dans un univers dont la seule raison d’être est d’exister ? La tentation est puissante de se suffire de cette vision des choses qui n’est pas sans grandeur pour celui qui y succombe. Et de même qu’à travers des milliers d’années-lumière nous voyons les astres naître puis s’éteindre, continuant à suivre immuablement leur trajectoire d’errance dans un univers démesuré de silence et de vide, l’espèce humaine ne va-t-elle pas elle aussi, après une émergence relativement récente disparaître à son tour ? Cette disparition ne va-t-elle pas laisser la terre redevenir une matière de nouveau inerte après qu’elle ait mûri quelques activités de vie, puis de conscience ? Et ce, jusqu’au moment où peut-être une autre émergence de vie, voire de conscience, apparaisse ailleurs pour ensuite disparaître à son tour ?

Oui, tel est le doute crucial que tout homme doit affronter, quand il approche tant soit peu de l’âge adulte, s’il a le courage de regarder le réel tel que maintenant celui-ci se manifeste objectivement à lui. Réel radicalement impassible, indifférent à toute notation morale, il se situe au-delà du bien et du mal qui relèvent du jugement de l’homme, cet être singulier et étrange que l’Univers a enfanté… Réel soumis à une loi de fer qui semble lui être consubstantielle et être la condition même de son existence.

Ce doute crucial ne prend-il pas l’homme à la gorge d’une façon encore plus directe quand celui-ci se trouve aux prises avec les bouleversements de l’histoire, avec les convulsions des sociétés et des civilisations ? La puissance de ces déchaînements emporte l’homme comme fétu de paille, le déracine de tout un passé, détruit devant lui tout avenir, broie sa destinée, l’enterre encore vivant dans le cimetière innombrable des oubliés définitifs.

De mille manières, nombreux sont les hommes qui échappent instinctivement à ce doute afin de ne pas connaître la désespérance absolue qui, si elle atteignait leurs racines, leur rendrait la vie cruelle, absurde, impossible ! Nombreux sont ceux qui, au nom de quelque religion se bornent à s’évader dans des rêves de parousie ou à s’absorber dans des visions apocalyptiques, rêves ou visions qui les fascinent et les hypnotisent par leur caractère extrême !

Certes, bien mieux que ce que chacun peut faire et qui est finalement si peu et si précaire, vivre vrai avec soi, vivre vrai avec autrui, finalement n’être devant soi et devant autrui que ce que l’on est, sans masque, sans personnage, tous ces comportements, même si l’homme ne réussit à les tenir que de façon fort imparfaite, ne constituent-ils pas pour lui sa seule grandeur ?

Quelle autre grandeur l’homme pourrait-il opposer aujourd’hui à ce Monde, dont il découvre de plus en plus la stabilité fondamentale et la diversité sans mesure dans un espace sans limites et au long d’un temps sans commencement ni fin ? Cette grandeur n’est-elle pas son unique recours pour qu’il ne se sente pas irrémédiablement englouti  dans l’immensité de l’Univers, enseveli au point d’y être perdu. Lui, homme errant au milieu de la multitude innombrable des vivants, issu du Monde de la matière comme par une effraction de la nécessité, comme d’un affront au hasard, comme grâce à une inattention de l’impossible !

Que resterait-il de proprement humain dans un être qui, afin de survivre dans ce Monde inconcevable où il a été jeté, en viendrait à s’enfuir dans les rêveries de l’imagination et dans les arguties de l’esprit, si grâce à ses chimères et à ses sophismes il arrivait à s’évader du réel pour se garder d’avoir à se mesurer avec lui par la pensée ?