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Textes

Marcel Légaut un homme de foi et son église au XXe siècle

Marcel Légaut, un homme de  foi et son Eglise au XXème siècle 

1.  L'homme et son itinéraire avant le Concile Vatican II (1900-1960)

Avant de voir comment Marcel Légaut s'est situé vis à vis du concile Vatican II et du catholicisme de l'après Concile, il importe de situer l'homme et son itinéraire avant  cette période.

Le concile  s'est tenu de 1962 à 1965, préparé depuis 1960.  La vie de ML s'étend de 1900 à 1990.  Légaut en est au deux tiers de sa vie quand a lieu le concile.  Il lui reste 25 ans à vivre, dont 20 à partir de 1970, période où il devient un personnage  marquant dans le paysage chrétien, non seulement catholique mais aussi protestant, non seulement français mais européen à cause de ses livres et conférences ici et là, en Suisse, en Belgique, en Espagne, au Canada.

A 60 ans, il a déjà vécu une riche expérience humaine et chrétienne qui s'insère, en France et ailleurs, au milieu d'une  abondante fermentation d'expériences, plus ou moins souterraines,  dont on s'accorde à reconnaître que le concile est le fruit. Ce travail d'ordre historique, philosophique,  théologique, biblique, liturgique, apostolique, spirituel, pastoral, social et politique souvent malmené par Rome,  appelait une profonde rénovation de l'Eglise catholique. Celle-ci était enkystée depuis des siècles dans un traditionalisme en tous domaines  et  maintenu sous la coupe d'un pouvoir papal discrétionnaire.  La crise moderniste de la fin du XIXème et du début du XXème siècle  avait été une occasion manquée pour le catholicisme d'entrer dans modernité. Elle avait été sévèrement réprimée par Pie X qui avait instauré simultanément un système de surveillance et de délation dans l'Eglise catholique pour que rien n'y bouge et dans sa pensée et dans son fonctionnement. Marcel Légaut a vécu ses soixante premières années dans cette ambiance et il en a été très marqué. Ce qui ne l'a pas empêché de chercher à vivre, avec un certain nombre de compagnons et de compagnes, enseignants comme lui dans l'enseignement public,  un christianisme personnel, intériorisé et communautaire s'enracinant dans l'esprit qui fut celui de Jésus, en vue de l'actualiser dans les diverses dimensions de leurs existences.

Le cheminement spirituel de Légaut  de sa naissance jusqu'au concile n'est pas banal. Fils d'un  professeur de lycée parisien et d'une mère très pieuse, il vit, jusqu'à son entrée à l'Ecole Normale Supérieure en 1919, un christianisme traditionnel tel qu'on l'enseigne au catéchisme de l'enfance  et celui de persévérance.  C'est un  garçon et un adolescent droit et généreux, mais qui ne se questionne pas sur l'héritage reçu.  C'est à l'ENS qu'il entame un christianisme personnel, réfléchi et exigeant sous l'inspiration de l'aumônier, le Père Portal, un prêtre lazariste qui a traversé douloureusement la crise moderniste. Ami d'un certain nombre de  « modernistes » condamnés et par ailleurs responsable d'une revue  oecuménique suspecte puis interdite, il a été  démis de sa fonction de supérieur  de séminaire universitaire.  Il n'est ni blasé  ni révolté ; il témoigne devant les  normaliens catholiques d'une vie de chrétien responsable qui s'efforce d'associer dans le même mouvement une fidélité au coeur du christianisme qui est Jésus de Nazareth avec les exigences de la pensée moderne.  Il encourage les normaliens à méditer personnellement et communautairement les évangiles et à partager entre eux l'écho  personnel que ces paroles provoquent en eux ; il les incite également à étudier l'histoire de l'Eglise de ses débuts à la période contemporaine de façon à  en percevoir les évolutions  successives à travers des contextes culturels différents ; le but est  de comprendre que l'Evangile est à actualiser à chaque époque. ML est à jamais marqué par les sept années  de contact et, à la fin, de connivence avec le Père Portal, années décisives dans  son cheminement humain et chrétien. Le père Portal meurt subitement en 1926.

Avec quelques anciens normaliens comme lui, il crée une petite communauté de vie  dont les bases sont  simultanément le partage de leur expérience chrétienne ( prière, méditation, étude)  et leur engagement dans leur vie d'enseignant en primaire,  de professeur de lycée ou d'université au sein de l'enseignement public. Leur projet est de vivre avec la même intensité ces deux enracinements à l'époque où  le laïcisme reste très présent dans l'enseignement public tandis que l'Eglise  considère ce même enseignement avec défiance et suspecte les enseignants qui y font carrière de ne pas être de bons chrétiens.  Leur ambition - réconcilier l'Eglise et l'enseignement public, ou dit autrement vivre pleinement leur christianisme dans le monde laïc - mettra longtemps à être reconnue. La petite communauté de vie qu'il a fondée ne perdure pas avec  la défection d'un de ses membres et la mort d'un autre. Mais déjà  autour de Légaut se regroupent  de jeunes normalienset normaliennes, d'anciens normaliens  devenus instituteurs ou professeurs dispersés aux quatre coins de l'hexagone.  Un grand appartement  loué par Légaut  à Paris sert de point de ralliement et le week-enk on s'y regroupe pour se ressourcer en amitié, en méditation, en partage, en prière, en étude. Petit à petit, les méditations faites par Légaut et  quelques autres sont envoyées chaque semaine  par courrier vers les membres de la communauté dispersée, devenue un réseau très large qui se nourrit de l'esprit de l'Evangile et d'échanges  mutuels. Légaut d'abord professeur de lycée puis rapidement professeur de mathématiques à l'université de  Rennes et à l'Ecole de mécanique de Nantes  est présent à Paris aussi souvent qu'il peut. Il anime, il écoute, il soutient, il écrit, il visite.  Lors des journées de la paroisse universitaire qui vient de se créer, on lui demande parfois d'intervenir et inlassablement il invite  ses  confrères et ses consoeurs à s'enraciner dans le témoignage de Jésus grâce à l' étude et la méditation des évangiles, afin de le rayonner dans leur tâche d'enseignant. En 1932, il publie  un certain nombre de ses méditations, préfacées par l'archevêque de Paris, sous le titre : Prières d'un croyant (Grasset).  Le livre remporte un grand succès auprès de chrétiens laïcs et de membres du clergé. Les éditions se suivent. C'est une sorte de première qu'un jeune laïc chrétien  publie des méditations d'évangile si personnelles.  ML a  déjà la conviction que c'est la parole la plus singulière enracinée dans l'existence de son auteur qui a une portée universelle, chacun la recevant à sa manière. Durant l'été,  les membres  du vaste réseau communautaire se retrouvent en Auvergne  dans une puis deux grandes maisons à la campagne pour y mener une vie communautaire plus intense, alternant prière, topos des uns et des autres, méditations de l'Evangile, et travail manuel.

La guerre 39-45 arrive. Légaut mobilisé expérimente ses grandes limites à diriger sa compagnie de soldats. Il est marqué par la vie superficielle aussi bien des officiers que des soldats qu'il commande. Cette expérience creuse en lui  une réflexion déjà engagée avant la guerre : comment vivre sans négliger  ses enracinements humains que sont le réel matériel et la  vie de couple ?
Démobilisé, il choisit de se faire berger et il se marie. Ce n'est pas une fuite, mais la réponse à une exigence intime de fidélité à lui-même. Commence pour lui pendant la guerre 39-45 une vie de paysan, d'époux et de père de famille nombreuse dans la montagne dioise. Vie d'approfondissement humain et spirituel dans le partage de la condition humaine  la plus ordinaire.  Après la guerre, il reprend contact avec son groupe d'avant-guerre et les rencontres se font désormais dans sa ferme durant les vacances, auxquelles il participe  selon ses disponibilités. On y mène une vie fraternelle, faite de prière, de topos aussi bien sur des sujets religieux que littéraires,  de travail manuel. On étudie les livres récents sur l'exégèse des évangiles, on partage sur la manière d'être chrétien dans le monde moderne. ML fait part de ce qui mûrit en lui. Entre 1950 et 1960, il intervient un fois par an dans des instances diverses et cela lui permet de faire personnellement le point sur la question fondamentale qu'il se pose :  comment devenir humain et chrétien dans le monde et l'Eglise de son temps ? En 1951, il revient à Rennes invité par Jean Sulivan. Il publie ses conférences en 1962 sous le titre : Travail de la foi. Puis au temps du concile et quelques années ensuite, il se met à écrire pour lui-même  le fruit de son cheminement d'homme, de chrétien, de membre de l'Eglise. Le tout sera publié à partir de 1970 et obtiendra un  succès immédiat et durable : ses livres sont vendus à des dizaines de milliers d'exemplaires, des groupes de lectures se forment autour de ses ouvrages et il devient  à la demande de ses lecteurs conférencier en France, en Belgique, en Espagne, en Suisse, au Canada. Il meurt  subitement et anonymement à 90 ans  entre deux rencontres,  dans la gare routière d'Avignon.

Pour ce qui est de la période qui précède le concile, on peut dire que Marcel Légaut et les membres de  sa communauté ont contribué pour une part à ensemencer le terrain sur lequel le concile a pris corps. Par la qualité de leur vie chrétienne personnelle et communautaire enracinée dans le témoignage de Jésus de Nazareth, par leurs exigences intimes  d'ordre existentiel et intellectuel dans le domaine de leur foi, par leur souci  d'incarner leur vie chrétienne dans la réalité de leur existence quotidienne, ils font partie des précurseurs qui ont initié un type de chrétien, qui sera encouragé par le concile,  ce type de chrétien vivant son  humanité et son christianisme au milieu et avec ses contemporains. Il faut relire « Travail de la foi » de 1962 pour s'en rendre compte. La contribution de Légaut et de ses compagnons  n'est pas mince.

2.   La pensée de Marcel Légaut sur Vatican II et l'Eglise catholique de l'après-concile

Voyons maintenant comment Marcel Légaut s'est situé vis à vis  du concile Vatican II, de sa mise en oeuvre et des suites dont il a été témoin durant vingt-cinq ans jusqu'à sa mort en 1990.

21° Avant 1970,  nous ne possédons aucune déclaration publique de Marcel Légaut sur le concile. La première est un  article remarqué d'octobre 1970 paru dans Les Etudes qui s'intitule : « La passion de l'Eglise,  avec comme sous-titre : « Réflexions d'un chrétien sur la crise religieuse de l'Église catholique en France  qui sévit, à l'ère de la science et de la technique, dans les pays issus de l'ancienne chrétienté et est spécialement aiguë ».  Pour Légaut ,  le mot « passion » exprime ce qui le pousse à écrire : il est à entendre dans un double sens :  Passion au sens  d'un amour fervent qu'il voue à son Eglise, passion au sens d'une profonde  souffrance de la voir si éloignée de l'esprit de  Jésus, son origine.  Ma mère et ma croix, l'appelle-t-il.

Dans cet article, sans que Légaut parle explicitement du Concile,  est résumée sous-jacente sa pensée sur l'événement  et  sur l'orientation de l'Eglise conciliaire durant les  cinq années qui ont suivi. Sa réflexion se déploiera dans les livres à venir, mais déjà tous les thèmes essentiels y sont présents.

Dans  son article Légaut décrit et analyse la crise de crédibilité de son Eglise dans la modernité occidentale mais énonce aussi quelques conditions  de sa nécessaire mutation. Il confirme et élargit le diagnostic fait déjà  en 1964 par le jésuite Roustang, publié dans la revue Christus, intitulé le 3ème homme.

Voici  quelques extraits de l'article de Légaut, concernant l'ampleur de la crise du catholicisme conciliaire , les causes de cette crise, notamment la responsabilité de l'Eglise, et enfin  les changements qui s'imposent.

Il  signale d'abord que la crise revêt selon lui une profondeur sans pareille.

« Elle met en cause les origines du christianisme, le fondement même de ses dogmes et de sa morale. La base sur laquelle s'est édifié le christianisme est suffisamment ébranlée aux yeux de beaucoup pour provoquer l'effritement, puis l'écroulement rapide de la totalité des croyances et des disciplines religieuses. De même que celles-ci étaient jadis acceptées et observées dans leur ensemble, elles sont maintenant rejetées en bloc. Plus encore, l'acte de croire, en tant qu'il se distingue de l'acte de connaître, est mis en question; dans la pratique, on s'en désintéresse, si on ne l'ignore pas radicalement. C'est peut-être la manifestation la plus significative de la crise spirituelle actuelle, son expression la plus visible et la plus répandue ; l'homme est conduit au-delà de l'incroyance, au-delà même de l'agnosticisme, à une indifférence totale à l'égard des questions religieuses, telles du moins qu'elles ont été exposées et reçues jusqu'à présent ».

Quelles sont pour Légaut les causes de la crise ?

« Sans nul doute les progrès modernes dans l'ordre de la connaissance, les exigences de l'honnêteté intellectuelle, les nouvelles aspirations spirituelles des hommes ont été l'occasion de cette crise et l'ont déclenchée plus que les bouleversements modernes. »

Mais   selon Légaut, ce qui  a été le plus déterminant, c'est l'incapacité depuis un siècle voire le durcissement de l'Eglise à répondre d'une manière positive aux questionnements posés à la foi .

« Pour comprendre les causes principales de la crise religieuse actuelle et pouvoir ainsi y porter remède efficacement, il est nécessaire de se reporter aux graves difficultés qu'a connues l'Eglise en Occident, et particulièrement en France, au cours des controverses modernistes de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. C'est à cette époque que le malaise... a commencé à se manifester d'une façon plus visible, sous des formes d'ailleurs très différentes principalement philosophiques et exégétiques ... La crise moderniste fut le premier symptôme de celle qui sévit maintenant avec des dimensions d'une tout autre ampleur... Malheureusement, la manière même dont l'Eglise a réagi devant les critiques que lui faisaient quelques-uns de ses membres les plus religieux... ne l'a pas préparée à surmonter cette crise par des moyens proprement intellectuels et spirituels. L'Eglise n'a su réagir alors que par voie d'autorité... Elle prépara ainsi les extrêmes difficultés du présent. A quelques exceptions près, l'Eglise répondit par des anathèmes aux objections philosophiques et historiques que la science moderne opposait à l'enseignement ecclésiastique sur les origines du christianisme et de sa doctrine; elle se contenta de mener une répression rigoureuse et une épuration minutieuse dans le corps professoral des séminaires ».

Pour Légaut,  la mise en question du catholicisme par nombre de ses membres s'est poursuivie et amplifiée durant les 60 premières années du 20ème s. « A mesure qu'ils devenaient plus exigeants, plus entreprenants aussi par vitalité personnelle, (les chrétiens) n'étaient pas sans s'apercevoir combien les doctrines, qui leur étaient enseignées et imposées telles des vérités absolues, étaient marquées de toutes manières par les civilisations passées; combien elles s'étaient faites jour dans des conditions complexes, contingentes, ambiguës même; combien elles s'étaient souvent développées de façon purement déductive à partir d'opinions tenues pour des évidences ; ou encore combien elles étaient inspirées par des atavismes, par des intérêts affectifs, par le besoin de certitude et de sécurité. N'étaient-elles pas dictées aussi par des nécessités de gouvernement, sans doute liées à des préoccupations morales essentielles, mais encore très soumises aux conditions économiques et politiques du temps? Ne laissaient-elles pas transparaître aussi le souci dominant de faciliter la pratique de la religion en l'adaptant, en la limitant même aux tendances superstitieuses des hommes, à leurs coutumes païennes ? »

Quels changements s'imposent, selon Marcel Légaut ? « Tout est, non seulement à réformer et à consolider, mais à reprendre autrement, à partir de la base, afin de conserver ce qui doit l'être, lui redonner vie et finalement faire œuvre utile pour l'avenir et même déjà pour le présent... [En effet,] quand la lettre de la tradition la plus vénérée est inadaptée, elle aliène l'homme au lieu de l'accomplir. Au nom de la religion, elle empêche d'être religieux ou fausse la vie spirituelle... [Il s'agit d'opérer] une mutation, non un simple « aggiornamento »...Cette reconstruction exigera une vitalité spirituelle exceptionnelle pour permettre à l'Eglise, grâce à une intelligence renouvelée de son histoire, d'innover avec sagesse dans le domaine jadis le plus assuré de la doctrine et de la discipline, sans trahir sa mission...Sans cette recherche, poursuivie dans la totale indépendance qu'exige l'honnêteté intellectuelle, vivifiée aussi par l'approfondissement humain qui a permis d'atteindre le niveau de la foi en soi et de la foi en Dieu, le christianisme manque à sa mission. Il dégénère en une religion comme les autres, ...Il est condamné à se cantonner dans le ghetto des affirmations incontrôlables où il s'étiole en croyances et en pratiques qui deviendront des somnifères pour les médiocres et des poisons pour les meilleurs ».

22° A partir de cet article de 1970  et jusqu'à sa mort en 1990, Marcel Légaut  a développé et approfondi ses constats et ses perspectives dans une  douzaine de livres qui n'ont rien perdu de leur actualité.  Je ferai surtout référence à l'avant dernier : Un homme de foi et son Eglise  de 1988 et au suivant, Vie spirituelle et modernité, publié après sa mort en 1992. En voici les grands axes.

221°  D'abord, Légaut fait un constat  sous forme de jugement plutôt négatif ( en tout cas très mitigé) sur Vatican II et ses suites

« Je ne pense pas que Vatican II ait changé quelque chose d'important dans l'Eglise romaine.p.55..Elle ne juge pas [en effet] avoir à reconsidérer ses structures, à réviser sa doctrine, à modifier sa discipline, en tenant compte des connaissances et des techniques modernes, de l'univers mental général et des conditions matérielles de l'époque, des besoins concrets et des possibilités spirituelles du temps ». Voir suite p.56- 57

Je commente rapidement cette appréciation.

D'abord le début :  « Je ne pense pas que Vatican II ait changé quelque chose dans l'Eglise romaine. Elle ne juge pas [en effet]avoir à « reconsidérer ses structures,  réviser sa doctrine,  modifier sa discipline ». Pour Légaut, de ces trois éléments, celui qui est fondamental, selon lui, et dont dépend inévitablement les deux autres est  l'absence de révision de sa doctrine.

Selon lui, malgré quelques changements bien venus, comme la redéfinition de l'Eglise peuple de Dieu, la recherche d'un équilibre entre  le pouvoir papal et l'exercice de la collégialité épiscopale , la définition du couple comme communauté d'amour entre les conjoints et pas uniquement  lieu de fécondité, l'affirmation de la liberté de conscience, la reconnaissance d'une certaine vérité dans les autres religions, ( encore que certaines de ces affirmations n'ont pas été suivis d'effets),  on constate que la doctrine  sur Dieu, le Christ, les sacrements, les ministères, la loi morale dite naturelle demeure la même en profondeur.

«  Minutieusement préparés, les textes conciliaires furent rédigés avec une pondération des plus mesurées, alliée à des nuances des plus affinées, qui les prédisposent à toutes les interprétations futures ou du moins qui les laissent sans défense ». p.60.

De plus, le contenu doctrinal du concile s'exprime souvent  dans un langage incompréhensible  pour nos contemporains.  J'ai relu récemment et attentivement tous les textes conciliaires et je rejoins l'appréciation de Légaut. Le temps manque pour lire quelques éloquentes citations. Je vous renvoie à l'étude des constitutions, déclarations et décrets du Concile.  Il n'est pas étonnant  dès lors qu'en conséquence l'Eglise n'ait pas « reconsidéré ses structures (pyramidales et autoritaires) ni modifier sa discipline » en matière sexuelle par exemple (p. 99) ou concernant la parité hommes femmes dans l'exercice des ministères (p.62) ni donner une franche liberté de recherche aux théologiens qui ont beaucoup pâti dans les années. P. 70 et 80, 77,160-161

Quelques mots maintenant sur la seconde partie du jugement plutôt négatif de Légaut sur Vatican II. L'Eglise, dit-il,  n'a pas tenu compte  « des connaissances et des techniques modernes, de l'univers mental général et des conditions matérielles de l'époque, des besoins concrets et des possibilités spirituelles du temps »

Il faut en effet remonter au début de ce qu'on appelle la modernité (à partir du 17ème siècle) pour voir s'amorcer un hiatus entre la doctrine de l'Eglise catholique et la nouvelle culture qui se faisait jour. Celle-ci qu'on appelle «  la modernité »  est caractérisée par la revendication de la raison à penser en tous domaines d'une manière autonome.  Ce qui a conduit à interroger et à remettre en cause les conceptions traditionnelles de l'Eglise concernant  le monde, l'homme, la Bible et Dieu. Face à cette situation, l'Eglise, se sentant menacée dans sa certitude de détenir la vérité,  s'est cabrée et a adopté une position systématique de défense et de condamnation contre toute démarche qui contrariait ses certitudes et  prétentions. La dernière grande crise qui a vu s'affronter  la modernité et l'Eglise catholique à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème  est la crise moderniste. Elle ne venait pas de l'extérieur mais de l'intérieur même de l'Eglise. Des penseurs chrétiens immergés dans la culture de leur temps se sont essayés par souci de cohérence intime à repenser leur foi chrétienne dans les domaines historique, exégétique, philosophique, théologique et même social et politique. On connaît les noms des hommes les plus marquants qui ont tenté  à ce moment d'inculturer le christianisme dans la modernité :  Louis Duchesne, Alfred Loisy, Maurice Blondel, Lucien Laberthonnière, Edouard Le Roy, Marie-Joseph Lagrange, Marc Sangnier.  Ils ont tous été  condamnés, voire pour certains interdits de publier et excommuniés.  Pie X, le pape de l'époque, a non seulement fait régner « la terreur » ( l'expression est de l'un d'eux) mais il a mis en place un système de suspicion et de contrôle qui s'est perpétué jusqu'au concile Vatican II afin de vérifier l'orthodoxie de l'enseignement, des publications et de toutes les  initiatives.  Sous ses successeurs,  les penseurs cherchant à soulever la chape de plomb de la doctrine officielle n'ont cessé d'avoir de graves ennuis : qu'on se rappelle les tourments  infligés aux écoles du Saulchoir ( les dominicains) et à l'Ecole de Fourvière ( ls jésuites), à Teilhard de Chardin et à bien d'autres, en dépit d'une tardive liberté octroyée dans  la recherche biblique par Pie XII en 1943 mais  dûment contrôlée par lui . Jusqu'au concile, c'est donc pratiquement le statut quo sur le plan doctrinal depuis Pie X. Vatican II  n'a pas pu ou voulu faire une trouée significative dans le béton d'une doctrine qui s'est imposée jusque là d'une façon drastique et répressive. Et l'Eglise de l'après Vatican II sous les pontificats de Paul VI, de Jean-Paul II et de Benoît XVI a été marquée par le maintien et le rappel  de la doctrine traditionnelle, assortis de rappels à l'ordre et de condamnations.

222° Face à un tel diagnostic, quelles sont, selon Légaut,  les conditions d'un éventuel changement dans l'Eglise catholique ?  Ses livres à partir de 1970 les évoquent. Je m'en tiens – je l'ai dit - à l'un des derniers : Un homme de foi et de modernité, DDB (1988). Légaut  n'emploie pas le mot réforme  mais ceux de renaissance et de  mutation pour signifier la profondeur des changements nécessaires qui sont attendus par un certain nombre de chrétiens. « Sans doute un nombre croissant de catholiques de tous âges, et d'abord ceux pour qui Vatican II a été davantage une confirmation de ce qu'ils espéraient pour leur Eglise qu'une véritable « révolution », osent penser et croire que le christianisme, dans l'avenir se déploiera selon un tout autre modèle que parle passé... [Mais ils sont] une petite minorité... (p.57, 209-210)

En quoi consiste la mutation  envisagée par Légaut ?

« Il faut l'affirmer : tout changement dans les Eglises qui fera l'économie de la transformation profonde, désormais nécessaire, des pré-supposés théologiques et anthropologiques, sur lesquels jusqu'à présent s'est construite leur doctrine, est voué à l'échec, à n'être qu'un replâtrage éphémère obtenu par quelques mesures pragmatiques faites de compromis assortis d'un concordisme rapidement désuet et voué au ridicule. p.152...Les positions [passées et actuelles] « ne sont plus tenables..., étant trop en porte à faux sur l'univers mental des hommes... Les lois et les doctrines qui se cherchent en tâtonnant, qui peu à peu émergent chez les êtres de foi les plus vivants et les plus fidèles, seront inspirées davantage par l'esprit  qui a conduit Jésus à être ce qu'il est devenu que celles pratiquées par quelques vingt siècles de christianisme, sur lesquelles ont pesé les manières traditionnelles juives et grecques... Mais à supposer... que les théologiens, dans leur domaine propre, arrivent à s'ouvrir vraiment et sans réserve sur tous les problèmes de fond que posent les développements de la science, les moyens techniques de tous ordres, et spécialement ceux qui touchent à la vie et qui relèvent de la conscience, la résistance au changement n'en serait pas pour autant supprimée... Elles viennent du peuple chrétien et de l'autorité ». ( voir suite p.153-154)

Face aux blocages de tous ordres en raison d'une inertie de beaucoup de responsables, Marcel Légaut ne voit pas à vues humaines de sorties dans de rapides délais.  « Tant de questions nouvelles se posent maintenant avec force qui menacent gravement les évidences de toujours, les assurances unanimes de jadis sur lesquelles sont construites dans nos Eglises les doctrines concernant l'homme et Dieu ! C'est à donner le vertige... Quels délais seront nécessaires pour que le travail de recherche et d'invention que ces questions exigeront afin de recevoir des réponses valables aujourd'hui, soit mené à bien... Quels abandons devront être faits, qui paraissent à beaucoup de véritables trahisons, tant y consentir les laisserait sur l'heure dans le désarroi ! Face au vide que creusent les facilités de jadis, quelle longue et difficile persévérance dans une foi toujours plus dénudée, mais non moins vivante  sera nécessaire ... ! Ce sera grâce à un sens renouvelé et comme fraternel du mystère dont nous sommes, chacun à notre manière, le lieu et même le sujet … D'une façon plus générale, à mesure qu'on serre de plus  en plus près le réel par la connaissance qu'organise l'intelligence, n'est-on pas condamné à se contenter de modèles jamais définitivement acquis et qui, ultérieurement, se révéleront toujours insuffisants et inadéquats ?( p.150-151).

On pourrait résumer  dans les quelques points suivants les objectifs et donc les chantiers auxquels l'Eglise catholique doit, selon Légaut, s'affronter  ( je n'ai pas la prétention d'être exhaustif) :

1° L'Eglise catholique doit renoncer à sa prétention de détenir la Vérité. Elle est un chemin mais pas le chemin par excellence pour aller à Dieu.  « L'Institution [ecclésiale, entendons  le dogme et les structures] n'est pas la base immuable, d'origine divine , comme elle l'a toujours affirmé, sur laquelle l'Eglise doit nécessairement s'édifier pour être fidèle et hors de laquelle, fatalement elle s'égare pour sa ruine. Elle s'est précisée progressivement sous l'impératif de circonstances. Il faut donc arriver à déabsolutiser nos Eglises empiriques et à n'accorder un caractère divin, pur de toute intrusion humaine,  ni aux structures ni à la doctrine en dépit de tout ce qui, jusqu'à notre temps,[...]a été enseigné et imposé au nom de Dieu. La meilleure manière d'y aider est  de [...]montrer les processus par lesquels les institutions sont devenues ce qu'elles sont aujourd'hui. »p.204-205.  « C'est également] de distinguer l'Eglise dont Paul parle dans ses lettres, invisible et universelle, intemporelle et sans frontières,... des incarnations locales que sont les Eglises empiriques qui, elles, s'inscrivent dans l'histoire ». p.213

2°  Pour mener à bien ce travail de désabsolutisation et de réinterprétation, il est capital  de  recourir sans a priori à des études historiques pour constater que la doctrine  dogmatique et morale de l'Eglise s'est élaborée  au cours des siècles et même dès  la mort de Jésus. Bien des choses qui sont affirmées sur lui  sont à l'évidence des créations théologiques qui n'ont pas grand chose à voir avec ce qu'il a dit, fait et vécu.  De même, beaucoup d'affirmations traditionnelles de la foi catholique ne sont pas, comme on le prétend, enracinées dans l'enseignement et le projet de Jésus pas plus qu'elles  ne correspondent à une volonté de Dieu dont il serait le porte-parole. Par exemple, la fondation de l'Eglise, l'infaillibilité personnelle du pape  et celle des évêques réunis en concile, leur pouvoir divin d'interprétation de la doctrine, l'impossibilité pour les femmes d'exercer les  mêmes responsabilités que les hommes dans l'Eglise, la loi naturelle et ses prescriptions ( en matière conjugale et sexuelle), la  supériorité de l'Eglise Catholique par rapport aux autres Eglises et autres religions. Prendre conscience de la relativité de ces  conceptions impliquent en conséquence une désacralisation et une désacerdotalisation des ministères (p.84-85, 90,91,95, 206 -207, 226, 232), une reconnaissance de la parité homme-femmes dans l'exercice des ministères (les arguments donnés pour démontrer le contraire ne tiennent pas), la liberté laissée aux chrétiens de prendre les décisions qui les concernent sans les enfermer dans des prescriptions soit disant d'origine divine (p.98) etc...

3°  La référence essentielle à toute expression renouvelée de la foi chrétienne aujourd'hui est la personne de Jésus. Ce ne sont pas les doctrines dogmatiques élaborées sur lui au long des siècles  mais ce qu'il a vécu dans le  contexte du judaïsme de son temps, l'esprit qui l'animait,  sa parole et sa pratique libératrice, son cheminement, la relation à son Dieu, les conflits qui l'ont  conduit à la mort. Ce que fut Jésus, on peut désormais mieux le percevoir  grâce  au travail des exégètes ; leur travail de décodage des textes évangéliques  qui sont avant tout des interprétations de l'événement Jésus permet cependant d'atteindre le Jésus historique (p.2,108).

«  Si Jésus est le chemin, c'est moins par les doctrines que les Eglises ont construites, chacune à sa manière...que par ce qu'il a eu à vivre de par sa communion avec Dieu ; ce Dieu qu'il a été porté jusqu'à oser l'appeler son Père tant il semblait avoir tout reçu de lui... » (p.80, 92,199,220).

« Son existence, unique en son genre, le paraîtra encore davantage dans l'avenir quand, au delà de toute doctrine, on se sera attaché à mieux mesurer les dimensions et la nature du conflit qu'au long de sa vie Jésus a eu à connaître et à affronter pour en arriver à de telles conclusions dans son enseignement et à de telles conséquences dans son comportement qu'il en fut maudit par  les autorités religieuses de son époque. »(p.100)

«  Au lieu de penser la divinité de Jésus à partir de la conception de Dieu qu'on avait alors en Israël, n'aurait-on pas dû procéder en sens inverse et faire l'approche du mystère de Dieu à partir de l'approche du mystère de Jésus  entrevu grâce à l'intelligence qu'on avait de lui à travers ses comportements et sous  l'influence du rayonnement de sa présence actualisée par un souvenir vivant et créateur ? Si vraiment nous faisions  aujourd'hui de telles démarches, n'aurions-nous pas le moyen de remédier « à l'abstraction, à la pâleur et à la vacuité des concepts théologiques » qui faisaient l'effroi du théologien Karl Rahner à la fin de sa vie ?...Il faut maintenant oser se poser ces questions et les affronter dans leur dimension, dans leur cruauté aussi, tant elles font présager des  révisions déchirantes ? » (p. 103-104)

En conséquence, L'Eglise catholique  doit comprendre que le témoignage singulier de Jésus, pour être crédible à longueur de siècle, doit être actualisé et reformulé dans les divers contextes culturels où il est annoncé.  « Pour que le message puisse être reçu, dans l'honnêteté de l'esprit et la droiture du coeur, il importe qu'il s'inscrive avec son originalité propre dans l'univers mental des hommes à qui il s'adresse » (p.89,107,251). Sinon comment ce message pourrait-il donner sens à leur existence ?  La grande tradition juive dont nous sommes les héritiers et qui s'exprime  dans la Bible,  n'est-elle pas le résultat d'interprétations et de réinterprétations sucessives grâce auxquelles les croyants se sont efforcés d'inculturer leur foi dans des contextes nouveaux marqués par des interrogations et des situations inédites ? Nous avons perdu l'habitude de cette démarche réinterprétative en figeant la démarche de foi dans  des énoncés dogmatiques, sacralisés et absolutisés, valables  soit disnt en tout temps et en tout lieu .

4°  Pour que la référence au vécu de Jésus ait un écho  dans la manière de vivre de ses disciples, il est essentiel que ceux-ci cultivent  leur propre humanité en réponse aux exigences qui montent en eux du plus intime de leur être.  La perception en eux de l'expérience de Jésus et l'approfondissement de leur propre humanité s'engendrent et croissent mutuellement et inséparablement. On ne peut devenir chrétien si l'on n'est pas humain, répète Légaut à longueur de livre. Cela demande que l'Eglise « s'attache tout particulièrement à l'approfondissement humain de ses membres ». (p.113, 118-119, 120,123, 156)

5° Repenser Dieu en notre temps doit se faire non plus à partir de postulats  sur Dieu censés être évidents (démarche descendante), mais à partir de l'expérience que l'homme vit, de ses recherches d'humanisation ( démarche ascendante). C'est la voie qui peut permettre au mieux à l'homme moderne de percevoir l'action de Dieu dans le meilleur de son expérience, tout en reconnaissant que toute représentation qu'on peut se faire de lui est relative.  «  A mesure que les générations grandissent dans le savoir, l'homme a davantage besoin d'être suffisamment présent à soi pour croire véritablement, à l'encontre de ce que la réalité quotidienne lui impose  et au-delà de ses évidences ataviques, en l'existence d'un Dieu qui, non seulement ne lui est pas totalement étranger, mais avec qui il il n'est pas non plus sans relation au niveau propre à son humanité. C'est uniquement grâce à un intériorité déjà poussée qu'il pourra y parvenir. Alors seulement il sera en mesure de reconnaître, à longueur de vie, au fil de son évolution intime, à l'occasion des situations et des événements rencontrés, que la singulière réalité qu'il se voit devenir, ne relève pas uniquement de son initiative et n'est pas que de lui. Dans ces conditions, il fondera sa foi en Dieu à partir de l'intelligence qu' il acquerra peu à peu en profondeur de sa propre histoire et simultanément de l'action souterraine, sans visage, qui, grâce à l'accueil qu'il lui fait, opère en lui... Au lieu de s'habiller de croyances en Dieu...l'homme fera corps avec sa foi en Dieu, comme il fait corps avec sa foi en lui, avec son propre mystère ». ( p.17-18, 72-73, 79, 94 ,103)

6°  Il convient  enfin  pour l'Eglise d'encourager une culture  interne du débat auquel tous puissent participer sans a priori. Les théologiens doivent pouvoir  conduire leurs recherche librement sans entrave. (p.153)

Que conclure ?  Faut-il penser que l'entreprise de renaissance  et de mutation de l'Eglise catholique envisagée par Légaut est un rêve utopique ? Pour lui, non. En effet,  tous les efforts actuels des chrétiens qui vont dans ce sens, vécus personnellement et  à travers  leur vie communautaire en petites équipe de méditation, de prière, d travail et d'échange en profondeur, toute cette fermentation souterraine impossible à dénombrer concourt à la recherche et l'avènement  d'un nouveau visage de l'Eglise catholique minoritaire à coup sûr mais bien vivant, enraciné dans le monde actuel et dans le compagnonnage de  leurs contemporains en vue d'une société  plus humaine. (p.159)

Légaut invite chacune et chacun à tenir bon, à ne pas se décourager, à vivre intensément son expérience de disciple de Jésus et à croire en la fécondité de sa propre fidélité. «  Créer, écrit-il,  c'est rendre possible demain ce qui aujourd'hui est impossible, sans quoi même ce qui est possible aujourd'hui deviendra impossible demain » (p.13) La démarche proposée par Marcel Légaut n'est-elle pas celle de Jésus au sein de sa propre religion ?

Jacques Musset

St Jacut-de-la-Mer, le 11 novembre 2016

1° Coordonnées du secrétariat de l'Association Culturelle Marcel Légaut (ACML) :

Françoise Servigne, 407,avenue de la Libération, 77350 Le Mée-sur-Seine, 01 60 68 91 49 àu 06 62 57 65 11 , Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Vous pouvez trouver auprès d'elle une bibiographie complète de et sur Marcel Légaut.

Elle peut vous acheminer certains des livres qui ne sont fournis que par l'ACML, les autres étant en librairie.

Elle vous enverra aussi à votre demande le calendrier des activités de l'Association qui se déroulent dans la semaine après Pâques et de la fin juin à la fin septembre à La Magnanerie, à Mirmande, dans la Drôme, lieu créé en 1967 par M. légaut et ses amis.

2° Présentation de mon prochain livre qui paraît début décembre

Sommes-nous sortis de la crise du modernisme ?

Enquête sur le monde catholique du XXème siècle et l'après-concile Vatican II

A la fin du XIX e siècle et au début du XXème , face à l’effervescence intellec-

tuelle et sociale du monde européen, l’Église catholique vit repliée sur elle-

même comme une citadelle assiégée. Se sentant menacée par les remises en

cause de la culture moderne, elle refuse de s’y ouvrir et campe résolument

sur sa doctrine déclarée immuable. De l’intérieur cependant et en France

notamment, des chrétiens prennent l’initiative de repenser le christianisme

dans les domaines historique, biblique, philosophique, théologique et social.

Leur objectif, c’est de faire entrer l’Église catholique dans la modernité afin

d’actualiser l’Évangile en leur temps. Louis Duchesne, Alfred Loisy, Maurice

Blondel et Lucien Laberthonnière,  Édouard Le Roy, Marc Sangnier sont les

grandes figures de ce mouvement de rénovation. Rome prend peur

ainsi que nombre d’évêques et de théologiens. Les acteurs de cette renais-

sance prometteuse, que leurs adversaires nomment « les modernistes »,

sont condamnés, voire excommuniés. Le pape Pie X (1904 -1914) met

en place dans toute l’Église un système de contrôle, de surveillance et de

dénonciation pour couper court à la résurgence possible du péril « moder-

niste ».

Pendant cinquante ans (1914 -1960), le catholicisme sera ainsi soumis à une

chape de plomb sous les pontificats de Benoît XV, de Pie XI et surtout

de Pie XII. La pensée officielle s’impose avec une redoutable fermeté. Les

novateurs, notamment les membres des célèbres Écoles dominicaines du

Saulchoir et jésuites de Fourvière, sont les cibles de la nouvelle inquisition.

destitués et même exilés.

Arrive le concile Vatican II initié par Jean XXIII. En dépit d’ouvertures et

d’innovations, la doctrine dogmatique et morale sous-jacente demeure en

très grande partie traditionnelle. Les questions posées par « la crise moder-

niste » restent sans réponse. Peu d’années après la clôture du concile, une

régression s’opère sous Paul VI, qui se maintient et s’accentue sous Jean-

Paul II et Benoît XVI. Rome rappelle constamment la Vérité officielle et

condamne nombre de théologiens qui estiment que la fidélité à l’Évangile

dans le monde présent n’est pas répétition mais recréation. Parmi les catho-

liques, pendant qu’un courant conservateur se démène bruyamment, désen-

chantement et indifférence se développent chez nombre d’autres. Face à

cette situation verrouillée et qui le demeure sous le pape François, de pen-

sée classique bien que soucieux d’ouverture aux personnes marginalisées, la

nécessaire mutation du catholicisme est-elle possible ? A quelles conditions,

les questions des « modernistes » peuvent-elle être réellement prises en

considération ?

Jacques Musset