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Edito Juin 2014

Marcel Légaut, étonnamment actuel

Légaut est l'un de ces grands spirituels dont le témoignage et le message enracinés dans une existence et une période singulières ont une dimension universelle. L'essentiel qui l'a animé loin d'être périmé est un puissant stimulant pour  éveiller ou réveiller aujourd'hui nos vies individuelles, nos sociétés humaines  et nos traditions spirituelles en crise. Vingt cinq ans après sa mort, Légaut nous interroge.

Notre vieille Europe, pour ne parler que d'elle, est malade à bien des égards. Nos pays plutôt riches continuent de s' enrichir pour une part au détriment des plus pauvres. Les réactions de peur et de repliement sur soi ne cessent de prospérer dans les esprits. Des populations sont désignées comme boucs émissaires ce qui dispense de regarder en face les causes des difficultés traversées. Beaucoup de gens pensent le développement de nos sociétés en fonction de leurs intérêts et non d'une solidarité au niveau national et mondial. Ainsi prend-on difficilement au sérieux la nécessité de vivre autrement, plus simplement, plus économiquement. plus écologiquement, plus solidairement, etc…

Que nous dit Légaut ? Que la lucidité sur nous-même et sur le fonctionnement de la société à laquelle nous appartenons est capital pour ne pas subir sa vie. Que la réflexion pour comprendre les événements et les situations est indispensable pour ne pas être des vécus passifs mais des vivants actifs. Que chacun doit découvrir sa propre « mission » pour contribuer conjointement à s'humaniser et humaniser le monde sans demeurer un spectateur oisif. Que toute action entreprise, personnelle ou collective, a sans cesse besoin de se ressourcer intérieurement pour ne pas dégénérer en activisme, en suivisme, en idéologie sectaire ou aveugle. Que si le mal ne sera jamais totalement vaincu, il est à combattre sans cesse, chacun selon ses possibilités. Idéalistes, ces appels ? Comment le penser ? C'est en effet à ceux qui les mettent en pratique depuis les débuts de l'histoire humaine et encore de nos jours sous toutes les latitudes que nous devons des sociétés plus justes, plus fraternelles, encore que les avancées ne sont jamais acquises définitivement et qu'il reste un immense travail à faire en tous domaines. La vigilance contre toutes les anesthésies et la résistance aux régressions s'imposent en permanence. C'est l'affaire de tous et de chacun jour après jour.

L'Eglise catholique ( celle de beaucoup d'entre nous) dans sa face institutionnelle avec sa pesante organisation hiérarchique et pyramidale ainsi qu'avec son imposante doctrine dogmatique et morale se prétendant vérité divine, sommeille lourdement elle aussi. Jésus de Nazareth, son origine, se reconnaîtrait-il dans tout ce qui a été élaboré sur lui et son Dieu depuis vingt siècles ? Qui pourrait le croire ? On est allé en effet dès le départ d'interprétations en interprétations qui se sont surajoutées les unes aux autres pour constituer progressivement le corps de doctrines et les structures actuelles, bien éloignées du message et de la pratique de libération du nazaréen.

A quoi nous presse le chrétien Légaut ? Quels sont ses appels à nous qui nous disons disciples de Jésus en notre temps ? D'abord ne pas nous évader de notre humanité ; c' est le lieu où se joue notre maturation chrétienne. Impossible de rester chrétien sans approfondir son humanité, répète Légaut sur tous les tons en s'y employant lui-même. Dans la même foulée, revenir à la Source : Jésus de Nazareth, et l'esprit qui l'a animé à travers ses paroles et ses actes pour nous y ressourcer. Si Jésus a engagé son existence, au nom même de son Dieu, celui des prophètes, dans la remise en cause du judaïsme de son temps enkysté dans le ritualisme, le moralisme et légalisme comment aujourd'hui ne contesterions-nous pas de la même façon l'institution catholique prétendant détenir la vérité et sacralisant ainsi son enseignement, son organisation, ses responsables, ses rites ? Marcel Légaut n'était pas un contestataire rancunier, amer et vindicatif. Mais il appelait à une révolution copernicienne dans les esprits, se résumant dans le titre de l'un de ses livres : « Mutation de l'Eglise et conversion personnelle ». Pour lui il était évident que c'est par des changements profonds de mentalité issus d'un retour au message et à la pratique de Jésus que s'opéreraient à tous les niveaux cette recréation inédite mais fidèle.

Quoi qu'il advienne présentement et sans attendre, il importe à ceux qui veulent vivre et témoigner de l'esprit de Jésus de se l'approprier sans cesse personnellement et de se réunir en petites communauté, pour faire mémoire du Nazaréen, s'entraîner et s'entraider à une fidélité créatrice, enracinée dans leur quotidien. Tout ce qui est semé en ce sens, dit Légaut, ne peut pas ne pas avoir de fécondité à plus ou moins long terme. Je le crois également tout en ignorant les formes originales que prendront les communautés chrétiennes à l'avenir.

Dans la parabole des talents, la seule question n'est pas d'avoir cinq talents ou un seul, mais de prendre le risque de faire valoir ce qu'on a reçu, à la mesure de ce que l'on est. Car il y a un risque mais c'est un beau risque. Ne pas le prendre, c'est rater notre vie. Le prendre, c'est, quelles que soient les difficultés rencontrées, recueillir tôt ou tard une fécondité dont nous ne mesurons pas les fruits.

Jacques Musset