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Edito avril 2016

L'exigence de penser, selon Marcel Légaut

 Marcel Légaut  à la fin de sa vie a écrit dans un texte inachevé[1] : «Pourquoi écrire ? […] Pour mieux penser. […] Mais penser c'est souvent remettre en question ce qu'on a jadis pensé. Et jusqu'où cela va-t-il aller ? Que nous restera-t-il à la fin si tout sans cesse  se remet en question ? L'énergie même qui nous fait penser. Cette nécessité à laquelle nous nous sommes soumis au lieu de nous dérober. »

Cette réflexion résume pour moi ce qui a mû de l'intérieur l'aventure spirituelle de Légaut durant sa longue existence. L'acte de penser  conjointement le sens de son existence et sa foi chrétienne a été pour lui une nécessité constante,  s'imposant au plus intime de sa conscience. Ne pas répondre à cette exigence qui montait de ses profondeurs aurait été se renier lui-même.

Mais comprenons-nous bien, penser pour Légaut n'était pas jongler avec des concepts pour le plaisir de remuer des idées. C'était un acte vital qui engageait toute sa personne aussi bien son intelligence, sa sensibilité que sa volonté.  Et l'objet de sa pensée, c'était non des considérations pieuses mais l'épaisseur de sa propre vie d'homme du XXème siècle, enracinée dans une histoire, une culture et une tradition religieuse singulière, le christianisme. 

Dans cette perspective existentielle, penser, c'était sans relâche chercher à comprendre lucidement, sans tricher,  son propre mystère et celui de l'aventure  humaine, et,  simultanément et au coeur de la même démarche, faire l'approche du mystère de Dieu et de celui  de Jésus..  « Aller du moins obscur au plus obscur » répétait-il. Cet effort de penser juste s'alliait en permanence à son souci de vivre vrai ; l'un et l'autre se stimulaient.

Penser pour Légaut était exigeant, un chantier jamais terminé. Au fil de sa vie, il a évolué, creusé sa réflexion et l'a sans cesse enrichie et affinée. Il s'est laissé indéfiniment questionner par les événements, les échanges,  ses lectures et sa propre rumination.  Et il ne pouvait pas mettre des limites a priori à sa recherche. S'autocensurer aurait été une mutilation mortifère de sa dignité d'homme. Ainsi, héritier d'une tradition chrétienne dont les représentations et le langage dataient d'une culture périmée, s'est-il adonné, en refusant les facilités et les fausses évidences, à la repenser afin qu'elle ait du sens pour lui dans le monde moderne où il vivait. C'est qu'à ses yeux la fidélité  à sa tradition religieuse n'était pas répétition mais recréation. Il a consacré sa vie à cette tâche, convaincu que sa recherche singulière rejoignait celle de beaucoup d'autres femmes et d'hommes des temps modernes.

Ses livres sont le fruit de sa pensée qui a inspiré sa vie. Lus et relus, médités personnellement et en groupe, ils sont pour chacun de nous un appel vigoureux à penser,  avec la même exigence , le sens de notre existence dans le contexte d'aujourd'hui et, si nous sommes chrétiens, notre foi  en Jésus et en Dieu pour qu'elle soit crédible à nos yeux et à ceux de nos contemporains. N'est-ce pas infiniment nécessaire actuellement quand dans notre société et notre Eglise se constate un déficit de pensée lucide qui se traduit par des attitudes de repliement sur soi, de raidissement sur ses certitudes et d'enfermement dans des peurs irraisonnées ?

Penser sa vie et sa foi à la manière de Légaut, ne serait-ce pas la condition pour que nous devenions toujours davantage- car nous sommes en perpétuel chemin - non pas des vécus mais des vivants, selon sa belle expression !

Jacques Musset

[1] Vie spirituelle et modernité, Editions Centurion-Duculot,1992 ( Ce livre posthume  rédigé en collaboration avec Thérèse de Scott est paru deux ans après la mort de Légaut. Cet ouvrage est à mon sens insuffisamment connu. Les chapitres écrits par Marcel Légaut livrent la quintessence de sa  pensée.