«J’ai découvert, à 70 ans, que ma mère était une femme»
Pour moi, ma mère était essentiellement ma mère, et tout ce qu’elle disait, tout ce qu’elle faisait, tous les souvenirs que je pouvais avoir d’elle étaient centrés sur le fait qu’elle était ma mère, prenaient leur sens dans sa maternité.
Un jour, pour une raison ou pour une autre, je me suis aperçu d’une chose qui n’est pas intéressante pour un enfant vis-à-vis de sa mère, à savoir que lorsqu’elle était jeune, elle était belle. J’ai compris que ce qu’elle avait vécu n’était pas totalement épuisé par la fonction fort importante qu’elle avait eue vis-à-vis de moi. Elle n’était pas que ma mère, elle était aussi une femme.
Tout ce qu’elle me disait n’était pas simplement au niveau de la fonction de mère, mais de ce qu’elle avait vécu elle-même. Cela donnait une profondeur tout à fait différente de celle qu’on pouvait avoir au départ et qui était à la dimension des expériences que je pouvais faire moi-même d’une mentalité féminine, de la vie d’une femme.
Les paroles qu’elle a pu me dire prenaient une toute autre portée. Tous les souvenirs qui étaient plus ou moins oubliés du fait même qu’ils étaient un peu en porte-à-faux par rapport à la fonction qu’elle avait, se développaient à la mesure de mon intelligence de ce qu’elle avait vécu en tant que femme. Petit à petit ma mère, au lieu d’être simplement ma mère, devenait une femme et inversement, dans la mesure où elle devenait une femme, je comprenais encore mieux qu’elle était ma mère.
Je connais très peu de choses de ma mère mais je les connais d’autant mieux que j’ai moi-même vécu en tant qu’homme la réalité féminine. Dans la mesure où j’entre de plus en plus, grâce à mon approfondissement personnel, dans l’intelligence de ce qu’elle a vécu, je découvre par le dedans la relation que je lui connaissais au départ, mais sous une forme beaucoup plus développée, beaucoup moins centrée sur ce que je suis, et plus sur ce qu’elle a vécu.
Peut-être que si j’étais plus totalement homme, j’aurais une compréhension plus totale de ma mère. Néanmoins, les quelques données relativement réduites, les quelques paroles, relativement peu nombreuses, dont je peux me souvenir prennent une grande importance et la compréhension en profondeur de ce qu’elle a été dépasse de beaucoup ce que je pouvais avoir au départ.
Marcel Légaut
Ohain 13/02/1983
Articles et Conférences, cahier 8, Tome III
Ed. X. Huot p. 416
