LE CHEMINEMENT DE JÉSUS (1)
Dans la mesure où j’aurai fait quelque approche du mystère que je suis moi-même, il me sera possible de faire une approche du mystère de Jésus.
Même si je découvre en Jésus des réalités qui ne correspondent pas tout à fait à ce que la doctrine m’apporte, même si, grâce à mon approfondissement spirituel, je ne peux plus me contenter de cette doctrine sur Jésus qui s’est élaborée très vite.
Cependant, grâce à cette doctrine et contre elle – en la critiquant – il faut que j’approfondisse davantage le mystère de ce qu’il a été de façon à m’approcher aussi du mystère que je suis et de la voie que j’ai moi-même à suivre.
L’homme idéal serait celui qui se pose la question : « Qui suis-je ? » et la question : « Qui est Jésus ? » sans avoir été formé par le catéchisme, parce que là où il y a des réponses, il n’y a pas de questions. Le malheur de notre temps, c’est que nous donnons aux jeunes chrétiens – et aux moins jeunes – des réponses à des questions qu’ils ne se sont pas encore posées, n’étant pas encore assez mûris humainement.
Donc, 1er point : nous avons à devenir peu à peu insatisfaits des réponses qu’on nous donne pour nous poser vraiment les questions grâce à cette insatis-faction. Ensuite, à l’occasion de la tradition, des Écritures, des rencontres qu’il nous arrive de faire, nous pouvons essayer d’apporter quelques réponses aux questions que nous nous posons. Sans oublier que la grandeur de l’homme est précisément de se poser des questions insolubles, car, sitôt qu’une question est totalement résolue, l’homme est enfermé dans la réponse.
2e point : Un des aspects de notre humanité est d’être suffisamment ouvert sur ce qui n’est pas nous pour que, le recevant d’une manière ou d’une autre, nous nous appropriions ce qui n’est pas nous pour devenir nous, grâce à une action qui est de nous, qui ne peut pas être sans nous mais qui n’est pas de nous comme les autres et – encore un petit pas ! – qui n’est pas que de nous.
3e point : Ce qui m’intéresse, quand je réfléchis à mon passé, ce n’est pas de me remémorer tous les événements que j’ai vécus. Je pense que ma mémoire est infiniment plus riche que celle des souvenirs que je peux atteindre. Il y a une pagaille formidable dans la bibliothèque. Il y a en nous, sans que nous le sachions, sans que nous puissions nous en servir, des tas de souvenirs qui apparaissent de manière tout à fait anarchique, soit à l’occasion de nos rêves, soit à l’occasion d’une rencontre qui nous y a fait penser.
Il y a en nous une association d’idées en cavalcade qui nous apporte un fait dont nous aurions été tout à fait incapables de nous souvenir. Par exemple, il nous est impossible de nous souvenir du nom d’une personne et, à l’occasion d’un incident quelconque, il réapparaît.
Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une vision dans le détail de tout ce qu’on a vécu pour s’approcher de son propre mystère, mais il faut avoir une vue globale totalisante, supervisante, qui fait que certains événements qui ont été particulièrement importants dans le déroulement de notre histoire reprennent vie. Ils montrent, qu’à travers l’extrême complexité, l’ambiguïté, de ce que j’ai eu à vivre, une réalité secrète relativement plus simple s’efforce d’émerger à travers les tours et les détours. Cette réalité secrète m’a petit à petit constitué dans une certaine autonomie, une certaine singularité, dans une certaine solitude aussi, sans que le sache. C’est ce que j’appelle l’existence par rapport à la vie. (à suivre)
Marcel LÉGAUT - Annecy 1988
Ed. Xavier Huot Articles et Conférences
Cahier 8 Tome III - pp. 552-553
