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S’appuyant sur les 35 boîtes du Fonds Varillon, sur ses œuvres, de son vivant ou posthumes comme sur sa connaissance fine du christianisme au XXe siècle, Étienne Fouilloux nous a livré un Essai biographique de François Varillon (1905-1978). Quel est ce jésuite (1930, premiers vœux à Jersey) qui, à deux reprises, en 1971 et 1977, échange avec Marcel Légaut et est qualifié (p. 181) du « plus sérieux discutant d’un Légaut alors au sommet de sa renommée tardive1 ».

La formation de cet amoureux de Lyon est, au départ, lié à l’Université catholique de Lyon (droit plus lettres) avec une licence ès lettres obtenue à l’Université de Grenoble en 1926. Licencié en théologie à Fourvière en 1938, il apporte au groupe Fontoymont (à comparer au Père Portal pour Légaut) une entrée spirituelle et culturelle, Bach, Mozart, Wagner, Claudel auquel il est lié. D’esprit résistant, il œuvre aussi bien à Lyon qu’à Paris, aumônier d’Action catholique, l’Association catholique de la jeunesse française.Il fut l’un des créateurs de la spiritualité conjugale avec les « Foyers Varillon », proches de « La Vie nouvelle », avec un texte d’engagement dont le point 1 est la participation à la vie de la paroisse (p. 114-115). Il a un rôle de médiateur culturel (proche de celui de Sulivan à Rennes) à Lyon d’abord, un souci d’éduquer la foi. Au-delà des passages à la limite exprimés en 1971, je crois qu’il y a six convergences souterraines entre Légaut et lui2, que le travail d’historien dégage :

  1. La nécessité d’une culture religieuse à la hauteur d’une culture professionnelle, donnant crédibilité à un discours vécu (p. 126).

  2. Le risque de l’Action catholique spécialisée, du fait de l’activisme et de peu d’apports intellectuels et spirituels (p. 71).

  3. Une réflexion sur le rôle et la place des laïcs (p. 106-107) avec toutefois une affirmation du rôle du prêtre pour Varillon « l’homme de la transcendance, du mystère, de l’eschatologie ».

  4. La légèreté des structures et le refus de se constituer en mouvement, réflexion commune aux Foyers Varillon comme au groupe Légaut, simple association.

  5. La nécessité d’une action résolue dans l’Église ou en dehors d’elle ; la position de Légaut étant complexe, situant cette mission comme fruit d’un enracinement spirituel.

  6. Avec des différences de choix, l’apport des écrivains. Si Varillon a pénétré Fénelon et Claudel, Péguy et Sartre (p. 127), Légaut a lu Wiechert, Bosco, Bernanos, Camus. Ils ont des lectures (et des exposés) communs : Gide, Sulivan, Valéry, Laberthonnière, Gabriel Marcel ou Nédoncelle (membre du groupe Légaut avant-guerre) ou les Études. Les choix de Varillon sont plus larges, et leurs perceptions de la musique comme du cinéma diffèrent. 

Le lien de Varillon à Auguste Valensin (à partir de 1955, Varillon est supérieur de la résidence jésuite à Lyon et hérite de la bibliothèque de ce philosophe lié à Blondel ou Teilhard) aurait permis un échange sur l’apport de ces trois auteurs reconnus de manière posthume, ou de la place de Loisy. Mai 68 à lui seul justifiait un échange, comme Vatican II. Ce n’est pas refuser les différences ! La guerre d’Algérie amène Varillon à se positionner nettement contre la torture, ce qui lui vaut refus de publication (le Père d’Ouince, directeur des Études est « humilié de constater sa défaite » p. 156, note 3) et un relèvement de responsabilité, Varillon ayant eu le front de citer l’assassinant de Maurice Audin, membre du PC, par des parachutistes en 1957 (lire la note du Visiteur des Provinces de France, p. 158-159). Alors que Légaut ne prend pas, à ma connaissance, position.

À la racine de la démarche de foi de Varillon, Dieu –sur lequel Légaut préfère le silence –, le Christ – auquel la démarche de Légaut privilégie Jésus de Nazareth – et, désaccord majeur, « l’Église qu’il a fondée » (p. 139, « il » étant le fils de Dieu, Jésus-Christ) alors que la position de Légaut est claire : Jésus n’a pas fondé l’Église (position qui entraîne toute une réflexion sur le judéo-christianisme, la tension entre disciples et familles, la structuration progressive…)

Malgré ces différences, parfois cruelles, une estime réciproque imprègne le dialogue entre ces deux créateurs. Étienne Fouilloux intitule avec finesse le dernier chapitre de son ouvrage « Une œuvre enfin », entre Fénelon, Claudel (l’édition de sa correspondance en Pléiade avec Jacques Petit, 1968 et 1969), de son vivant ou après sa mort grâce à Charles Ehlinger et Bernard Housset L’humilité de Dieu La souffrance de Dieu Beauté du monde et souffrance des hommes Joie de croire, joie de vivre…) .

Une invitation à relire deux ouvrages et deux entretiens que n’a cessé de ruminer Marcel Légaut...

 

1 FOUILLOUX (Étienne), Essai biographique, Desclée de Brouwer, 2007, 222 p., toujours disponible en mars 2023.

2 Marcel Légaut – François Varillon. Débat sur la foi, Paris, Desclée de Brouwer, Centre catholique des intellectuels français.1972, 98 p. et Deux chrétiens en chemin (Légaut-Varillon), Aubier, 1984 .